Les Récits de la Tradition

L’Imâm Malik

Fondateur de l'école de jurisprudence sunnite Malikite


Louange à Allah, que la prière et le salut soient sur son prophète Mohamed sur sa famille et sur tous ceux qui le suivent jusqu’au jour de la résurrection.


Introduction

L’école malékite est l’une des quatre écoles juridiques les plus répandues dans le monde musulman depuis le deuxième et le troisième siècle hégirien. (Les quatre écoles juridiques sunnites les plus répandues sont : l’école hanafite, l’école malékite, l’école shaféite et l’école hambalite)

Cette école, ou madhab, doit son nom à l’illustre savant, le grand juriste, l’Imâm de Médine, Malik Ibn Anas (ra). Celui-ci occupa une place saillante parmi les juristes musulmans, excella dans la ville qui reçut la science et la bénédiction du Prophète, et porta le flambeau des sept célèbres juristes médinois : Abû Bakr Ibn `Abd Ar-Rahman Ibn Al-Hârith Ibn Hicham, Qasim Ibn Muhammad Ibn Abi Bakr As-Siddîq, `Urwah Ibn Az-Zubayr Ibn Al-`Awwâm, Saïd Ibn Al-Musayyab, Suleyman Ibn Yasâr, Khârijah Ibn Zayd et `Ubaydullah Ibn `Abdallâh Ibn `Utbah Ibn Mas`ûd.

L’époque de l’Imâm Malik

L’Imâm Malik naquit à la fin du premier siècle hégirien et son âme retourna à Dieu environ vingt ans avant la fin du deuxième siècle. La première moitié de sa vie s’écoula sous le Califat des Omeyyades, alors que la seconde témoigna des premiers épisodes du Califat abbasside.

Il vécut ainsi à une période mouvementée de l’Histoire islamique où émergèrent de nombreux courants de pensée religieux et politiques. Sous les Omeyyades, le Califat islamique bien-guidé fut transformé en un système monarchique. Cela généra discordes, conflits et instabilité, d’autant plus que le nouveau système instauré fut teinté d’un « nationalisme arabe ». Dans ce contexte, les non-arabes subirent des injustices et les descendants du noble Prophète (saw) connurent de dures épreuves sanglantes et de regrettables oppressions.

En 132 A.H., après avoir démantelé les structures du pouvoir omeyyade, le Califat des Abbassides vit le jour. Le conflit s’attisa alors entre les Abbassides et les Alawites, malgré les liens de parenté qui les liaient… Comme pour réagir au nationalisme arabe qui avait émergé sous les Omeyyades, divers nationalismes non-arabes se développèrent sous les Abbassides. C’est alors que les courants de pensée se multiplièrent, divers groupes religieux montèrent sur scène et l’ouverture sur la philosophie grecque, les pensées persanes ou indiennes s’élargirent par le biais de diverses traductions.

Les frontières du monde islamique s’étaient largement étendues à cette époque, la vie matérielle voyait son cercle s’étendre et la nécessité d’apporter des réponses religieuses à des questions originales se faisait croissante, compte tenu de la diversité des peuples ayant embrassé l’islam.

Les opinions juridiques se multiplièrent et deux principales écoles ou méthodologies se dégagèrent.

La première méthodologie, celle des Gens du Hadîth, prônait l’application stricte et rigoureuse du Coran et de la Sunna, mettant l’accent sur la lettre et la narration. Cette Ecole eut de nombreux adeptes et trouva une terre fertile dans le Hijâz en général, et à Médine en particulier. En effet, cette méthodologie était en harmonie avec la vie à Médine, la ville du Prophète : une ville fortement attachée aux enseignements du Prophète et ayant préservé sa simplicité et son climat sain. Médine se dressa longtemps comme un rempart devant les idéologies sociales et politiques étrangères issues des nombreuses conquêtes islamiques et du contact avec de nouveaux peuples et de nouvelles cultures.

La deuxième méthodologie, l’Ecole de l’Opinion, plus interprétative que la précédente, prônait également l’attachement, le respect et l’application du Coran et de la Sunna, mais mettait davantage l’accent sur le rôle de l’intellect dans l’appréhension et l’interprétation des énoncés ainsi que dans la déduction des jugements légaux selon les règles de cette discipline. Cette école s’était fortement répandue en Irak qui était, à cette époque, le foyer scientifique musulman le plus actif. L’Irak était fort d’une histoire scientifique riche ; le recours à la recherche et à l’analyse rationnelle était devenu familier dans l’environnement irakien, confronté à diverses cultures, notamment la culture persane où foisonnaient les idéologies et les philosophies.

L’Imâm Malik naquit et vécut à Médine. Il fut ainsi influencé par la vie et l’esprit de cette honorable ville. Il naquit à l’époque de l’Omeyyade Al-Walid Ibn `Abd Al-Malik et retourna à Dieu sous le règne de l’Abbasside Haroun Ar-Rashid. Ainsi fut-il témoin du Califat omeyyade et du Califat abbasside et des luttes qui les opposèrent. Il fut également témoin des luttes entre les Abbassides et les Alawites, du mouvement des Kharijites, et des polémiques ayant opposé les Sunnites aux Shi’ites.

Généalogie et naissance de l’Imâm Malik

Il s’agit de l’un des quatre pôles de la jurisprudence islamique, Malik Ibn Anas Ibn Malik Ibn Abi `Amir Ibn `Amr Ibn Ghaymân Ibn Khathîl Ibn `Amr Ibn Al-Hârith.

Son arrière-grand-père, Abû `Âmir Ibn `Amr, fut un Compagnon du Messager de Dieu (saw). Il participa à toutes les batailles du temps du Messager de Dieu, exception faite de la grande bataille de Badr.

Son grand-père, Malik Ibn Abi `Amir, fut un grand Successeur qui rapporta des hadiths sur l’autorité du Commandeur des Croyants `Umar Ibn Al-Khattâb, de Talha, de la Mère des Croyants `Â’ishah, de Abû Hurayrah et de Hassan Ibn Thâbit, (ra). Il fut l’un des quatre hommes ayant porté le Commandeur des Croyants `Uthman Ibn `Affan (ra), à sa tombe. Il fut l’un des scribes qui inscrivirent le Coran lorsque `Uthman réunit les codex du Coran. On rapporte en outre que le « Cinquième Calife bien-guidé », `Umar Ibn Abd Al-`Aziz, lui demandait conseil.

Quant au père de Malik, Anas, l’histoire ne nous apprend que peu de choses sur lui. Nous savons toutefois qu’il vécut à Dhû Al-Marwah, une oasis dans le désert au nord de Médine, et qu’il gagnait sa vie en fabriquant des arcs. Selon l’opinion la plus solide, sa mère s’appelait Al-Ghâliyah Bint Shurayk Al-Azdiyyah.

L’Imâm Malik naquit en 93 A.H., à Dhû Al-Marwah. Il vécut ensuite à Al-`Aqîq, une vallée dans les alentours de Médine, puis s’installa à Médine, la ville où repose le Messager bien-aimé (saw).

Enfance et apprentissage des sciences islamiques

Dans son enfance, l’Imâm Malik mémorisa le Noble Coran, puis apprit les hadiths prophétiques et les verdicts religieux (fatawa) des Compagnons. Il étudia la jurisprudence de l’Ecole de l’Opinion et s’initia à la réfutation des courants déviants. Il se montra brillant dans l’acquisition des sciences islamiques et se distingua par son excellente mémoire.

Sa mère lui recommanda dans son enfance de se faire le disciple du Successeur, le Hâfidh Abû `Uthman Râbi’ah Ibn Abi `Abd Ar-Rahman Al-Qurashî, pour puiser dans son savoir. Râbi’ah (ra) était surnommé « Râbi’ah Ar-Ra’y » pour sa rigueur et son intelligence dans l’interprétation et le raisonnement par analogie. Les savants sont unanimes quant à son éminence en matière de science et de jurisprudence. Yahya Ibn Saïd dit de lui :

« Je n’ai vu plus sensé que Râbi’ah. »

Le jeune Malik apprit la jurisprudence interprétative de l’Ecole de l’Opinion auprès de Râbi’ah et, plus tard, lorsque Râbi’ah décéda, Malik prononça ces mots nostalgiques :

« La saveur de la jurisprudence disparut depuis la mort de Râbi’ah. »

L’étape suivante de l’apprentissage de l’Imâm Malik fut marquée par son initiation auprès d’un grand nombre de Sheikh. Selon l’Imâm An-Nawawi, il eut 900 maîtres dont 300 Successeurs, les autres étant des Successeurs de Successeurs. L’Imâm `Abd Ar-Rahman Ibn Hurmuz Al-A`raj figurait parmi ses maîtres les plus distingués. Mais parmi ses Sheikhs, nous pouvons également citer Nâfi`, le noble Successeur affranchi de `Abdallâh Ibn `Umar, le grand Imâm Ja`far Ibn Muhammad Al-Bâqir, le juriste et savant-mémorisateur Yahyâ Ibn Sa`îd Al-Ansârî le Juge de Médine, et le prédicateur aux exhortations vibrantes, Salamah Ibn Dînâr Abû Hâzim As-Sûfî.

Malik enseignant

L’excellence de l’Imâm Malik lui permit d’enseigner et de diffuser la science dès sa jeunesse. On dit même qu’il commença à enseigner à l’âge de dix-sept ans. Il choisit la Mosquée du Prophète pour tenir son cercle de science. Plus précisément, il choisit, dans la Mosquée de Médine, l’endroit où se tenait le Calife Juste `Umar Ibn Al-Khattâb. C’est là que s’asseyait le Messager de Dieu (saw). Les cours de l’Imâm Malik ne furent transférés chez lui que plus tard, à cause de sa maladie.

La profusion de sa science attira une foule très nombreuse, sa renommée s’étendit et il occupa une place distinguée dans le cœur des habitants de Médine.

En matière de jurisprudence, Malik puisait dans le Noble Coran, exigeant que l’exégète ait une excellente maîtrise de la langue arabe. Puis il s’appuyait sur le Hadîth et la Sunna, avec une grande minutie dans l’authentification des narrations. Il considérait la pratique des gens de Médine comme un argument législatif.

Ce noble savant prolongeait la réflexion et la méditation avant d’émettre une fatwa ou un avis juridique. Il disait :

« Parfois, on me fait part d’une question et je passe toute la nuit à la traiter. »

Il arrivait qu’une personne vienne le consulter pour une question juridique et reparte avec pour toute réponse de l’Imâm :

« Laisse-moi, je dois y réfléchir. »

La précipitation n’avait aucune place dans ses verdicts. Il en est ainsi pour tous les nobles savants qui pensent en permanence au Jour où ils comparaîtront devant Dieu.

Le scrupule de l’Imâm Malik transparaît aussi dans sa parole :

« La chose la plus éprouvante pour moi c’est d’être interrogé sur une question du licite ou de l’illicite, car il s’agit de trancher dans la religion. »

C’est ainsi que l’Imâm Malik passa des années sans avancer une opinion sur certaines questions complexes et ambiguës. Il dit :

« Voilà une dizaine d’années que je réfléchis à une question, sans arrêter une opinion. »

Plus encore, quand l’Imâm était questionné sur une chose qu’il ne savait pas, il répondait sobrement :

« Je ne sais pas. »

Lorsqu’une personne insistait en lui disant :

« Je suis venu jusqu’à toi de mon lointain pays pour te poser cette question et voici que tu me réponds que tu ne sais pas, toi le grand Imâm de Médine. Que vais-je dire aux miens ? »
Et l’Imâm, imperturbable, de répondre : « Dis-leur que Malik ne sait pas. »

Famille de l’Imâm Mâlik

La femme que choisit l’Imâm pour l’accompagner dans sa vie n’était pas une femme libre. Il épousa une esclave. On rapporte que l’Imâm Malik avait beaucoup d’estime pour son épouse et eut d’elle trois fils – Muhammad, Hammâd et Yahyâ – et une fille, Fâtimah, appelée Um Al-Banîn. Umm Al-Banîn connaissait l’ouvrage de son père, Al-Mouwatta’, par cœur et avait une connaissance des sciences islamiques supérieures à celle de ses frères. Lorsqu’un élève de Malik lisait un passage d’Al-Mouwatta’ dans son cercle d’enseignement, Fâtimah se tenait derrière la porte et signalait chaque erreur de lecture en frappant à la porte. Entendant cela, Malik demandait au lecteur de reprendre le passage où il s’était trompé.

Quelques principes de l’école malékite

La source première sur laquelle s’appuyait l’Imâm Malik dans sa jurisprudence fut le Noble Coran. C’est dans les versets de la Sage Révélation qu’il cherchait les jugements légaux et les preuves juridiques. Il estimait que toute personne qui se penchait sur l’interprétation des versets coraniques devait absolument avoir une grande maîtrise de la langue arabe, la langue de la révélation.

« Si on m’amène un homme qui interprète le Coran sans être savant en langue arabe, je le punirai très certainement », disait-il.

Par ailleurs, il ne tenait pas compte des israëlismes (Les israëlismes sont des traditions et des idées juives que certaines personnes bien ou mal intentionnées ont tenté au cours de l’histoire d’incorporer dans l’Islam et dans la Sunna, bien qu’étant en contradiction avec ceux-ci) en matière d’exégèse.

Mais la maîtrise de la langue, outil indispensable pour l’exégète, ne suffit pas à elle seule pour puiser les jugements divins dans le Noble Coran. La Tradition du Prophète (saw) illustre les versets, les expose, les explique et en révèle le sens. C’est pourquoi l’Imâm Malik voyait en la Sunna la deuxième source fondamentale de la Législation islamique, conformément à la Parole de Dieu :

« Prenez ce que le Messager vous octroie ; et ce qu’il vous interdit, abstenez-vous en. » 

(Coran 59 Verset 7)

« Quiconque obéit au Prophète, obéit à Dieu » 

(Coran 4 Verset 80)

« […] Et vers toi, Nous avons fait descendre le Coran, pour que tu exposes clairement aux gens ce qu’on a fait descendre pour eux et afin qu’ils réfléchissent » 

(Coran 16 Verset 44)

« Non !… Par ton Seigneur ! Ils ne seront pas croyants aussi longtemps qu’ils ne t’auront demandé de juger de leurs disputes et qu’ils n’auront éprouvé nulle angoisse pour ce que tu auras décidé, et qu’ils se soumettent complètement [à ta sentence] » 

(Coran 4 Verset 65)

En outre, les verdicts religieux et les jugements juridiques émis par les Compagnons du Prophète (saw), occupaient une place importante dans la jurisprudence de l’Imâm Malik. Il pensait en effet que la pratique des Compagnons doit être annexée à la Sunna. Aussi n’est-il pas étonnant de constater que le Mouwatta’ de Malik compile, à côté des hadiths prophétiques, des verdicts des Compagnons. Il rapporta, par exemple, selon `Abdallâh Ibn `Umar, qu’un homme vint le voir et dit :

« Ô Abû `Abd `Ar-Rahman, j’ai accordé un emprunt à un homme et j’ai exigé qu’il me le retourne par une chose de plus grande valeur ».
Ibn `Umar répondit : « Telle est l’usure (Ribâ) ».

Lorsque l’Imâm Malik manifesta un tel attachement à la Sunna du Prophète et à la guidance des Compagnons, il devint l’Imâm de la Sunna à son époque et occupa une place très distinguée parmi les savants de l’Islam.

Il voyait dans le jugement légal émis par un compagnon une preuve solide et une branche de la Sunna. En effet, soit le compagnon a appliqué un jugement qu’il tient du Messager de Dieu, soit la situation se prêtait à l’Ijtihad, et l’Ijtihad du compagnon découle de l’aiguisement de son sens juridique grâce à l’éducation prophétique qu’il a reçue.

Par ailleurs, il prenait en considération les opinions de certains Successeurs lorsqu’il s’assurait de leur science, de leur maîtrise de la jurisprudence et de leur éthique. Parmi ceux-là, citons `Umar Ibn `Abd Al-`Aziz, Saïd Ibn Al-Musayyab, Ibn Shihâb Az-Zuhrî et Nâfi` l’affranchi de `Abdallâh Ibn `Umar.

Le consensus juridique, Ijma`, est une autre preuve législative considérée par Malik. On entend par consensus juridique l’accord des juristes et des savants musulmans sur une question donnée. A plusieurs occasions, l’Imâm Malik introduisait un jugement juridique par : « L’opinion qui fait l’objet d’un consensus chez nous ».

Il entendait par cela :

« La chose sur laquelle s’accordent les juristes et les gens de science, sans divergence ».

Il semblerait que l’Imâm Malik entende par « les juristes et les gens de science », les savants et les juristes de Médine. Lorsqu’il dit « L’opinion qui fait l’objet d’un consensus chez nous », il renverrait ainsi à l’opinion qui fait l’unanimité à Médine. C’est pour cette raison que certains savants affirment que le consensus juridique chez Malik, c’est la pratique des gens de Médine. La religion, ses fondements et ses branches, furent transmis et appliqués à Médine de génération en génération, depuis le temps des Compagnons. Ainsi, la pratique des savants et juristes médinois reflète avec fidélité ce qui fut transmis par les pieux prédécesseurs. C’est pour cette raison, que l’Imâm Malik préférait le consensus des gens de Médine aux hadiths dits ahâd.

L’analogie juridique (Qiyâs), la préférence juridique (Istihsân) et la présomption de continuité (Istishâb) constituent également des preuves juridiques pour l’Imâm Malik.

Le raisonnement par analogie (Qiyâs) consiste à appliquer pour un cas juridique non tranché par les sources législatives primaires le jugement prévu dans la législation pour un autre cas juridique, sachant que, au fond, la raison juridique qui motive le jugement dans le premier cas s’avère présente dans le second.

Un exemple du raisonnement analogique fut mené par les savants pour interdire toute transaction depuis l’appel à la prière du vendredi jusqu’à la fin de celle-ci. En effet, le Législateur interdit explicitement la vente après l’appel à la prière du vendredi :

« Ô vous qui avez cru ! Quand on appelle à la prière du jour du Vendredi, accourez à l’invocation d’Allah et laissez toute vente. »

(Coran 62 Verset 9)

Or la raison d’être de cette interdiction c’est la distraction résultant de ce commerce ; distraction qui empêche le musulman d’accourir, immédiatement, à la mosquée pour écouter le sermon et accomplir la prière. Ainsi, toute transaction – le bail, le troc, etc. – ou œuvre qui distrait le musulman d’accourir à la prière du vendredi devient, par analogie, répréhensible.

La préférence juridique istihsân peut se produire dans deux cas de figures. Le premier, c’est lorsque le Mujtahid délaisse le recours à un raisonnement par analogie explicite au profit d’un raisonnement par analogie implicite. Le second cas de figure se présente lorsque le Mujtahid favorise, pour un motif donné, un jugement exceptionnel par rapport à un jugement convenu. Si, par exemple, le dévoilement de la `awrah est illicite, une exception sera faite à ce jugement pour des raisons médicales où le patient devrait exposer des membres de sa `awrah au médecin. Dans ce cas de nécessité médicale, la préférence est donnée au jugement exceptionnel.

Enfin, l’Istishâb stipule que le jugement légal relatif à une chose est conforme à son état dans le passé, aussi longtemps que rien ne prouve que cet état a changé, et que le jugement établi dans le passé est valide dans le présent, jusqu’à ce qu’une preuve motivant un changement soit avancée.

Malik prenait aussi en considération la réalisation de l’intérêt public (Al-Masâlih Al-Mursalah) et l’obstruction aux prétextes (Sadd Adh-Dharâ’i`) (Sadd Adh-Dharâ’i` consiste à condamner de manière préventive ce qui mène au mal.)

Par ailleurs, l’Imâm Malik prenait en compte l’usage (`Urf) et la coutume (`Âdah). Il s’agit de conventions relatives aux paroles, aux actes ou aux abstentions, répandues parmi les gens et consacrées par l’usage. Le recours à l’usage peut être fait par le savant à condition qu’il n’y ait pas de texte dans le Coran ou la Sunna tranchant la question et que cela n’entraîne pas de mal ou de nuisance.

Ce tour d’horizon rapide témoigne de la richesse des mécanismes juridiques de l’école malékite. Il convient de noter que la plupart de ces sources législatives sont également considérées dans les autres écoles juridiques sunnites.

Elèves de l’Imâm Malik

Si les maîtres de l’Imâm Malik furent très nombreux, il en fut de même pour ses élèves. Ce contact privilégié avec l’Imâm Malik fut sans doute favorisé par sa présence à Médine, lieu de passage par excellence des pèlerins venus prier dans la mosquée du Prophète Muhammad et le saluer dans sa tombe illuminée. Pendant leurs séjours, de durées variables, les étudiants et les savants parmi les pèlerins, faisaient connaissance avec les savants de Médine et fréquentaient leurs cercles d’enseignement. La prééminence de l’Imâm Malik à Médine fit de lui une référence incontournable pour tout savant ou étudiant vivant à Médine ou y séjournant provisoirement. Par ailleurs, la longue vie que Dieu accorda à Malik explique aussi le nombre conséquent de ses élèves. La plupart des Imâms dont l’étoile brilla du vivant de l’Imâm Malik étaient ses élèves, originaires de diverses contrées.

Certains de ses maîtres parmi les Successeurs rapportèrent des hadiths de lui. C’est le cas notamment d’Az-Zuhrî, Ayyûb As-Sikhtiyânî, Abû Al-Aswad, Rabî`ah Ibn Abi `Abd Ar-Rahman, Yahya Ibn Sa`îd Al-Ansârî, Musa Ibn `Uqbah et Hishâm Ibn `Urwah.

Certains de ses pairs rapportèrent aussi le hadîth de lui, comme Sufyân Ath-Thawrî, Al-Layth Ibn Sa`d, Sufyân Ibn `Uyaynah, Abû Hanîfah, Abû Yusuf et de nombreux autres.

Parmi ses élèves citons enfin, le disciple de l’Imâm Abû Hanîfah, Muhammad Ibn Al-Hasan Ash-Shaybânî, et l’Imâm Ash-Shâfi`î.

L’épreuve de la prison

L’Imâm Malik vécut sous le Califat des Omeyyades, puis celui des Abbassides. Les historiens rapportent qu’il fut flagellé, châtié et humilié sous le Califat de Abû Ja`far Al-Mansûr, et avancent pour cela différentes raisons.

Selon une opinion, l’Imâm Malik enseignait un hadîth établissant qu’un serment prêté sous la contrainte est nul. Al-Mansûr n’aimait pas que ce hadîth soit diffusé, de peur que ses adversaires en profitent pour se débarrasser de l’allégeance forcée qu’ils lui avaient prêtée. Il aurait ordonné à l’Imâm Malik de ne pas enseigner ce hadîth et le refus de Malik aurait entraîné le châtiment qu’il a subi.

Selon une autre opinion, similaire à la précédente, des gens auraient demandé à l’Imâm Malik s’il était licite de s’allier à Muhammad Ibn Abî `Abdallâh Al-Hasan pour se révolter contre les Abbassides, malgré l’allégeance qu’ils avaient prêtée à Abû Ja`far Al-Mansûr… On rapporte qu’il expliqua que cette allégeance fut scellée de façon forcée et que celle-ci était, par conséquent, non avenue. Il leur aurait même recommandé de s’empresser de soutenir Muhammad Ibn Abî `Abdallâh Al-Hasan… La nouvelle serait parvenue à Al-Mansûr qui fit venir Malik, en 147 A.H., et lui infligea l’épreuve du fouet au point que son épaule se déboita.

Selon une autre opinion encore, la raison de cette humiliation, c’est que Malik avait donné la prééminence à notre maître `Othman Ibn `Affan par rapport à notre maître `Ali Ibn Abi Talib, que Dieu les agrée tous deux.

Mais l’opinion la plus connue et la plus correcte à ce sujet, c’est que l’Imâm Malik enseignait le hadîth établissant que le serment prêté sous la contrainte est nul. Mais il parvint à Ja`far, gouverneur de Médine et cousin du Calife Al-Mansûr, que l’Imâm Malik annulait l’allégeance qu’ils reçurent des gens. Certains proches de Ja`far lui recommandèrent d’agir avec prudence car l’Imâm Malik jouissait d’un rang élevé auprès du Calife. Ja`far envoya des gens demander à l’Imâm le jugement légal relatif au serment forcé, puis les prit pour témoins, fit venir Malik et ordonna qu’il reçoive soixante-dix coups de fouet. La nouvelle se propagea à Médine comme le feu dans la paille et bientôt la ville allait entrer en ébullition sous la colère des Médinois indignés.

L’incident parvint rapidement au Calife, qui exprima à son tour son indignation et affirma ne pas être au courant de cela. Il démit son cousin de son poste de gouverneur et le fit venir de Médine à Bagdad à dos de chameau. En outre, il demanda à l’Imâm Malik de bien vouloir venir à Bagdad, mais le juriste de Médine déclina cette demande. Le Calife envoya alors une lettre à Malik l’informant qu’il souhaiterait le voir à la prochaine saison de pèlerinage.

L’Imâm rencontra ainsi le Calife à Mina. Al-Mansûr le voyant quitta l’endroit où il était assis, s’installa sur un tapis par terre et ne cessa de demander à l’Imâm de s’approcher de lui, jusqu’au point où leurs genoux se touchèrent, pour ainsi manifester son affection pour le juriste médinois. Puis le Calife jura qu’il n’avait guère ordonné ce qui fut, qu’il n’était même pas au courant, et raconta son énorme indignation quand cette fâcheuse nouvelle agressa son ouïe. Il s’excusa auprès de l’Imâm Malik et l’informa qu’il avait ordonné que Ja`far soit châtié et humilié. Mais l’Imâm Malik loua Dieu, salua son Prophète et dit au Calife qu’il pardonnait à Ja`far pour son lien de parenté avec le Prophète et son lien de parenté avec le Calife.

Puis la conversation se prolongea entre les deux hommes et le Calife aborda les récits des prédécesseurs et des savants, les sujets consensuels en matière de jurisprudence, et les questions qui font l’objet de divergences entre les juristes, au point que l’Imâm Malik attesta de sa culture et de son intelligence.

A cette occasion, le Calife demanda à l’Imâm Malik de rédiger un ouvrage, adoptant une voie médiane et consignant ce qui fit l’unanimité des Compagnons et des Imâms parmi les savants. Il promit à l’Imâm Malik de diffuser cet écrit dans les pays musulmans afin que les gens s’y tiennent.

Les ouvrages de l’Imâm Malik

Le plus célèbre ouvrage composé par l’Imâm de Médine, c’est Al-Mouwatta’. Il s’agit d’un ouvrage compilant des éléments de la Sunna purifiée, ainsi que certaines opinions juridiques émises par les nobles Compagnons, les Successeurs et autres savants parmi les pieux prédécesseurs.

On lui attribue quelques autres ouvrages et épîtres comme :

– Tafsîr Gharîb Al-Qur’ân Al-Karîm (Interprétation des singularités du Noble Coran).
Kitâb As-Surûr (Le livre de la félicité).
– Une épître traitant de la Fatwa, une autre traitant d’astrologie, et une troisième apportant une réplique aux Qadariyyah (adhérant à la doctrine de la prédestination et du fatalisme).

L’érudit, l’Imâm Jalâl Ad-Dîn As-Suyûtî cita ces ouvrages et quelques autres dans Tazyîn Al-Mamâlik (L’ornement des royaumes). Toutefois, des doutes subsistent quant à l’authenticité de leur attribution à Mâlik.

Mais le livre le plus précieux que ce juriste laissa à la postérité, c’est Al-Mouwatta’. L’attribution de ce livre à son auteur relève de la certitude. On relate que l’apparition de nombreuses sectes et la propagation de leurs croyances poussèrent l’Imâm Malik à consigner la science qui lui était parvenue, avant qu’elle ne s’évanouisse de génération en génération ou qu’elle ne soit négligée ou oubliée. On rapporte aussi que ce livre fut rédigé à la demande du Calife Abbasside, Abû Ja`far Al-Mansûr. Le Calife voulait que Malik rédige un livre accessible où il adopterait une voie médiane et aisée, entre la rigueur outrancière et la souplesse excessive, dans les positions juridiques adoptées. Cela aurait motivé le titre même de l’ouvrage Al-Mouwatta’

Malik rédigea cet ouvrage pendant plus de dix ans et ne cessa de le mettre à jour et de l’enrichir pendant près de quarante ans. Hârûn Ar-Rashîd lui proposa de l’accrocher à la Ka’ba, à la Mecque Honorée, pour témoigner de ses vertus et pousser les gens à s’y conformer. Mais l’Imâm Malik déclina cette offre et justifia son refus en ces termes :

« Ô Emir des Croyants, quant à accrocher Al-Mouwatta’ à la Ka’ba, [je ne le souhaite pas], car les Compagnons du Messager de Dieu (saw) divergèrent dans les jugements dérivés et se dispersèrent dans les pays, et chacun estime avoir raison. »

C’est ce respect des divergences argumentées et solides en matière de jurisprudence qui poussa l’Imâm Malik à se comporter ainsi. Plus encore, Malik vit en ces divergences, basées sur des preuves tangibles, une miséricorde pour les serviteurs de Dieu :

« Ô Emir des Croyants, la divergence entre les savants est une miséricorde de Dieu envers cette communauté », dit-il.

Il convient de noter que cet ouvrage n’est pas un recueil de Hadîth au sens classique du terme. Il s’agit d’un ouvrage de Fiqh où l’Imâm Malik souhaita exposer les opinions qui relèvent du consensus dans la jurisprudence médinoise, s’appuyant sur des preuves issues de la Sunna considérée et appliquée à Médine. C’est dans cette perspective qu’il déclina les questions juridiques.

On rapporte que l’Imâm Ash-Shâfi`î dit :

« Il n’y a sur terre de livre de science (islamique) plus correct que le Mouwatta’ de Malik. »

L’Imâm An-Nawawi cita cette parole et nota que

« Cette opinion d’Ash-Shâfi`î est préalable à la rédaction des deux Sahih d’Al-Boukhâri et de Muslim. »

Quelques ouvrages célèbres de l’école malékite

Nous citons ci-dessous quelques ouvrages et références de l’école malékite :

Mukhtasar Khalîl de Khalîl Ibn Ishâq Ibn Mûsâ.
Bidâyat Al-Mujtahid wa Nihâyat Al-Muqtasid de Abû Al-Walîd Ahmad Ibn Muhammad Ibn Rushd (Al-Hafîd).
Minah Al-Qadîr `alâ Mukhtasar Khalîl de Muhammad Ibn Ahmad Ibn `Arafah Ad-Desûqî.
Tuhfat Al-Hukkâm de Abû Bakr Muhammad Al-Gharnâtî.
Al-Furûq de Ahmad Ibn Idrîs Al-Qarâfî.
Tabsirat Al-Hukkâm de Muhammad Ibn Farhûn Al-Ya`murî.
Az-Zurqânî `alâ Al-Muwattâ’ de Muhammad Ibn `Abd Al-Bâqî Az-Zurqânî.
Mawâhib Al-Jalîl fî Sharh Mukhtasar Khalîl de Al-Hattâb Al-Maghribî.
At-Tâj wa Al-Iklîl li Mukhtasar Ash-Sheikh Khalîl de Muhammad Al-Gharnâtî.
Al-Musawwâ min Ahâdîth Al-Muwatta’ de Waliyy Ed-Dîn Ad-Dahlâwî.

Décès de l’Imâm

L’Imâm Malik tomba malade pendant vingt-deux jours. La nuit de son décès, Abû Bakr Ibn Suleyman As-Sawwâf vint dans une assemblée lui rendre visite et s’enquérir de son état de santé :

« Comment te sens-tu aujourd’hui ? », demanda-t-il au juriste de Médine.
Malik répondit : « Je ne sais quoi vous dire. Demain, vous verrez du Pardon de Dieu ce que vous n’aviez pas prévu. »

Peu de temps après, l’Imâm Malik rendit son âme bénie.

Il décéda à Médine le 14 Rabî` Al-Awwal 179 A.H., selon l’opinion la plus correcte, et fut enterré au cimetière d’Al-Baqî`. Puisse Dieu l’agréer et nous faire profiter de sa science dans les deux demeures.


Et Allah Seul Sait….
Sur ce, Que la Paix de Dieu soit sur vous et vous accompagne partout où vous êtes.

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